18 janvier 2017

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Plus rien ne s’oppose à la nuit numérique

Rien_ne_soppose_alanuit A nouvelle ère, nouveaux concepts, à nouveaux concepts nouveaux acteurs, à nouveaux acteurs nouveaux profits. Et quid du contrôle, de la valorisation et de la protection de nos données personnelles dans tout ça ?

Au fil des annonces de nouvelles réglementations porteuses de défense de notre liberté et de l’extraordinaire bataille qui se déroule sous nos yeux, il n’y a pas une mise en abîme mais plusieurs ! Et elles ont de quoi provoquer le tournis.

De mes correspondances sur ces sujets au travers d’ échanges d’infos, de posts et de point de vue entre followers et animateurs de blogs référents dans les domaines de l’IA, du Cloud, de la data, etc. il apparaît évident qu’il existe un décalage entre perception de la réalité et projection plus ou moins fantasmée des perspectives à court et moyen termes ; entre celles et ceux qui s’intéressent de très près à ces sujets, en mesurent chaque jour les impacts sociétaux, économiques, juridiques, et le plus grand nombre des internautes et autres mobinautes qui ont en commun une relative méconnaissance des enjeux, des acteurs et des lois qui les protègent, ou pas.

Cookifiction de notre vie numérique

 Dans l’un de mes échanges récents (avec Valérian – il se reconnaîtra ; ), le sujet abordé était celui de la valorisation de nos données personnelles par des acteurs qui se fichent pas mal d’obtenir notre consentement dans la collecte de celles-ci, tandis que nos États par le biais des organismes qui les représentent se battent pour encadrer ces pratiques, les bannir le cas échéant afin de garantir à chacun sa liberté de citoyen numérique.

L’objectif de ces combats qui ne font pratiquement jamais l’actualité, est d’éviter l’émergence de diktat et de contrôle par des compagnies plus puissantes que les Etats eux-même, de ce monde numérique que nous avons intégré et qui nous enveloppe.

Des compagnies qui n’ayant pas eu à s’expliquer devant les peuples pour asseoir leur hégémonie en matière de contrôle de nos actes, semblent aujourd’hui nourrir certaines ambitions fascisantes parfaitement dans l’air du temps. Un air composé de fascination technologique, et de la tentation d’un repli sur soi qu’une situation aussi universellement complexe à appréhender tend à favoriser.

Cette dichotomie entre la mobilisation plus ou moins éclairée de certains et la soumission de la masse des consommateurs, aux aspects ludiques et facilitateurs de cette myriade d’outils communicants qui anticipent nos besoins autant qu’ils les fabriquent, pose questions.

Des questions qui touchent à l’ensemble des dispositifs de choix et de libre-arbitre, qui vont du journalisme à l’exercice démocratique, de la médecine à l’assurance, du juridique à la sanction…

Certes, de nombreuses innovations comme l’open-data relèvent de la (ré)appropriation de l’espace public par les individus et se positionnent en cela comme des alternatives éclairées aux contrôles de masse qui se sont organisés bien en amont de ces réactions citoyennes.

Car c’est bien là que se situe le décalage : l’avance prise par ces entreprises de collecte et de gestion de nos données rend difficile aux organismes de protection de celles-ci l’exercice de transparence qu’ils cherchent à établir.

Ce rapport de force n’est pas compris, mal mesuré et peu perçu car finalement mal vendu aux utilisateurs qui accumulent ces masses de cookies et autres traceurs dans leurs extensions digitales sans en mesurer véritablement l’importance. Après tout, le sentiment général qui demeure se résume en une équation simple : je n’ai rien à me reprocher et je ne vois pas en quoi l’exposition ou non de ma vie sur internet y changerait quoique ce soit.

Ajoutons à cela que c’est tout de même réellement formidable que d’avoir à portée d’écran la possibilité d’entrer en contact avec qui l’on veut, quand on veut, de disposer de technologies de prévention et de gestion de ses biens, de son corps, grâce à l’internet des objets. Que nous disposons de moyens d’échanges d’idées et de mobilisation plus rapide que les précédents, des débuts de l’imprimerie à ceux de la radio et du téléphone, jamais un outil de diffusion de masse aussi conséquent n’avait encore été en capacité de s’affranchir aussi rapidement des notions de temps et de frontières.

Et puis, il est assez facile finalement de se laisser gagner par l’euphorie et la promesse de lendemains qui chantent. L’expérience des révolutions humaines précédentes devraient pourtant nous appeler à un peu plus de réserves et modérer nos sauts de puces émerveillées devant la nouvelle attraction du Dataland.

Pas question pour autant de verser dans l’expression d’une vision négative du futur, et la critique perpétuelle de la cookifiction de notre vie numérique. Ça plomberait l’ambiance.

Et pourtant…

Plus rien ne s’oppose à la nuit numérique

Souvenez-vous, le patron de Facebook n’a t-il pas théorisé sur le concept de « vie privée » en indiquant que cette notion n’avait plus lieu d’être à l’heure des réseaux sociaux ? Le succès de son entreprise et le peu de méfiance que nous manifestons à cet égard lui donneraient-ils raison ?

Dans ses vœux postés le 3 janvier dernier, celui-ci annonçait vouloir désormais « … rencontrer des gens dans chaque État aux États-Unis d’ici la fin de l’année », ajoutant « J’ai passé beaucoup de temps dans de nombreux États déjà, donc je vais devoir voyager à environ 30 États cette année pour combler ce défi. ».

L’annonce a été analysée comme très politique et nombre de médias américains ont rassemblé des indices qui tendent à démontrer qu’il s’agit bel et bien d’une démarche pensée et construite dans le but de devenir l’un des candidats à la prochaine élection présidentielle.

Pas moins.

Pour parachever le décor, le New-York Time a révélé quelques jours plus tard , l’embauche par la fondation « Chan Zuckerberg Initiative » de David Plouffe, ancien directeur de campagne d’Obama et Ken Mehlman, qui a tenu le même poste pour la campagne de George W.Bush lors de l’élection présidentielle de 2004 (cf. article du NYTimes du 10 janvier 2017).

Olivier Ertzscheid, l’un des enseignants chercheurs de l’université de Nantes a publié un article très fouillé et argumenté sur ce sujet le 10 janvier dernier (Article en ligne sur Rue89). Il nous apporte la réflexion suivante qu’il convient de soupeser avec le plus grand intérêt : celle d’un panorama politique total dans lequel Facebook est le « pays » le plus peuplé de la planète avec 1,5 milliards d’utilisateurs actifs, et qu’une telle plateforme , par les enjeux économiques qu’elle mobilise, doit nécessairement choisir un positionnement politique du simple fait que la « plateformisation » de la politique comme processus, est déjà opérante et opérationnelle.

Construire une nation comme un fichier client, c’est ce que l’emploi des technologies du big data s’est attaché à faire lors de la dernière élection américaine (en savoir plus sur le blog affordance). Dès lors plus rien ne s’oppose à la nuit démocratique. D’autant que cette idée de plateformisation de la politique, devenue un fait, se croise avec l’autre dispositif de contrôle qui se met en place : la certification de l’information ou la conquête du 4ème pouvoir…

La révolte du conditionnel

Jusqu’alors, l’équilibre des pouvoirs supposait l’emploi de journalistes pour rédiger, contrôler, diffuser des faits d’actualité, économiques, politiques etc. c’est le modèle que certain appelle « le vieux monde des médias », composé d’agences de presse, de média de presse écrite, de radio et de télévision, c’est vers lui que nos regards et nos oreilles se tournaient pour s’informer. Un vieux Monde qui tant bien que mal avait jusqu’alors réussi sur au moins un point et pas des moindres : la vérification des faits.

L’irruption des réseaux sociaux et la déferlante d’informations souvent invérifiables et carrément fausses pour certaines, à fait la part belle à un phénomène qui jusqu’alors était cantonné à la marge dans les pays libres et démocratiques (hors période de guerre s’entend!) : la propagande et la désinformation massive.

Au point que cet activisme particulier, fait d’accusations sans fondement, d’histoire inventées de toute pièce, et d’un usage jusqu’alors jamais-vu du conditionnel, favorisant les interprétations les plus folles et alimentant des théories du complot toujours plus délirantes, devient aujourd’hui le nouveau cheval de bataille « manu pulite » de Facebook.

Le Pouvoir au peuple mais lequel ?

Grand seigneur, Mark Zuckerberg – après avoir reconnu son rôle dans l’élection de Donald Trump en laissant se propager de « fausses informations » sur sa plateforme – a « accepté » de mettre en place des mesures de lutte contre le phénomène, en intervenant pour « supprimer » des informations jugées comme fausses… Précisant que les algorithmes seront « ajustés » en conséquence.

hum, hum, (raclements de gorge).

Le dispositif s’appuiera sur une nouvelle fonctionnalité permettant aux utilisateurs de dénoncer les contenus « suspects ». Au-delà d’un « certain nombre » de signalements, la plateforme relaiera chaque cas vers un aréopage d’une quarantaine de spécialistes « humains » cette fois, qualifiés de « fact-checkers », qui prendront alors la décision le cas échéant de déférencer l’article incriminé.

Parmi ceux-ci, des institutions comme l’agence de presse américaine Associated Press, le réseau australien ABC News mais aussi des sites spécialisés comme FactCheck.org, Politifact ou encore Snopes (voir l’article détaillé publié sur le site rt-français).

Bref, on imagine aisément les forces et faiblesses de ce nouveau dispositif de contrôle, les difficultés déontologiques qui ne manqueront pas d’émerger lorsque les intérêts particuliers des uns ou des autres seront confrontés à leurs propres productions, sans parler bien évidemment des délais d’instructions qui viendront à coup sûr se télescoper aux attentes de résultat des « lanceurs d’alertes » recrutés parmi les millions d’utilisateurs de Facebook !

Il y a donc fort à parier qu’à l’issue des premiers plâtres essuyés, les critiques se feront plus virulentes et c’est alors qu’émergera LA solution.

Je l’imagine basée sur la mise en œuvre de nouveaux algorithmes dopés à l’Intelligence Artificielle (l’un des axes majeurs de développement de la firme), conçu et proposé bien évidemment par Mark le Sauveur, introduit dans le dispositif entre les internautes et le panel de juges, afin de « soulager » ces derniers et rendre une justice plus rapide de nature à satisfaire la cohorte des bons et des méchants dénonciateurs.

L’immédiateté du résultat assurera le succès, l’effet de manche suffira sans doute à faire admettre les « erreurs » de jugement de la machine, et tandis que les spécialistes « humains » s’écharperont sur les cas les plus « sensibles » qui leurs seront laissés en pâture, le pouvoir de Facebook s’en verra parallèlement décuplé et renforcera sans nul doute celui de son propriétaire.

Je suis un objet connecté

Le fait est que tout le monde s’en fout. C’est bien le problème. Perçu comme inéluctable cette évolution débridée est perçue par tout à chacun comme un phénomène aussi peu maîtrisable que le changement climatique… Résignation devant l’effort à fournir pour se réapproprier nos biens communs, les humains abordent la Terra Numerica avec un sentiment de crainte. Nous chassons notre anxiété de ne pouvoir maîtriser ces nouveaux dispositifs qui s’accumulent autour de nous dans le fol espoir de l’avènement d’un futur objet connecté qui satisfera notre désir ultime, celui que l’on ne peut ni nommer ni définir, celui de cette quête aussi ultime qu’impalpable puisqu’elle vient du plus profond de l’intime, là ou se mêlent de manière confuse les pulsions et les espérances, le rire et les larmes et par-dessus tout, la peur absolue de la solitude.

Il serait temps que nous prenions conscience qu’il existe déjà cet objet connecté universel : et c’est nous désormais ! A moins d’être doté d’un optimisme à toute épreuve et d’imaginer que les robots en feront peut être bon usage, il me paraît indispensable de modérer cet enthousiasme dans l’avenir et l’avènement de l’Homme Augmenté en demandant d’ores et déjà des comptes et de la transparence. Histoire de voir ce que l’on vaut et de quelles sauces nous allons devoir nous accommoder.

En tant qu’objet connecté, je souhaiterais que soit mis à ma disposition de manière claire et sans ambiguïté un dispositif me permettant de savoir à tout moment qui fait quoi de mes données personnelles.

Nous avons besoin qu’un effort pédagogique soit mis à l’ordre du jour, à commencer par nos « grands » médias justement, qui par le traitement épisodique et trop souvent élitiste qu’ils mettent en œuvre ne contribuent pas à l’émergence d’une dynamique et d’une conscience collective quant à l’hygiène et à l’économie du monde de la data.

Éduquons ! De la même manière que nous disposons chaque jour de bulletins météo, de circulation automobile, de pollution de l’air, du cours de l’or, du pétrole, des actions et obligations etc. exigeons la transparence sur le marché de nos données personnelles : réclamons notre bulletin de santé numérique. Ce serait un excellent moyen de sensibiliser le plus grand nombre et d’élever notre niveau de vigilance et d’exigence collective.

Sujet pour le bac 2017 : En abandonnant notre vie privée devrions nous également renoncer à notre liberté ?

 

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